[1] Philippe, 44 ans, vi(h)vant vi(h)sible.

En janvier 2009, je suis tombé malade. Une grosse angine avec une forte fièvre. Rien d’alarmant a priori en plein hiver, d’autant que je venais d’être embauché dans un petit cabinet de conseil pour lequel je travaillais beaucoup. Les fêtes … La fatigue, sans doute … Diagnostic médical express. Mais les angines s’enchaînent comme chassées l’une par l’autre, m’affaiblissant démesurément, jusqu’au malaise, un jour, en pleine réunion. Par réflexe, mon médecin traitant prescrit un bilan sanguin. Par réflexe, j’en profite pour lui demander de rajouter le test HIV – que je faisais régulièrement. A la fin du mois je vais beaucoup mieux. J’ai toujours été enrhumé pendant l’hiver.

J’ai 34 ans, une carrière professionnelle déjà bien remplie, qui m’assure une vie sociale facile. Je viens de rencontrer R. et je commence enfin à bien vivre mon homosexualité. Paris est à mes fenêtres : Porte Maillot, la vie ne s’arrête jamais.

Fin mai, je découvre dans ma boite aux lettres une relance pour une facture d’un laboratoire médical que je ne connais pas. C’est un samedi, bientôt midi : je file au laboratoire à deux de chez moi pour en savoir plus. On ne me dira rien mais dix minutes plus tard, alors que je marche pour revenir chez moi, inconsciemment, l’information arrive à mon cerveau. Je suis bien placé pour connaitre ces choses-là. Je sais dans quel cas on demande une seconde analyse à un laboratoire différent. Mon esprit reste encore calme le temps de quelques pas, car je n’ai aucun souvenir de ce test VIH demandé plusieurs mois plus tôt. Et d’ailleurs, mon médecin m’aurait averti … L’information est là mais elle n’a pas de sens. Pourtant arrivé en bas de chez moi, j’ai déjà compris. Personne ne me l’annoncera jamais. Je l’ai découvert seul.

Aux urgences, je me retrouve face à une interne dépassée. Elle marmonne quelque chose comme C’est terrible, j’ai le même âge que vous comme seul diagnostic médical. Elle dit : Surtout ne fumez pas ! et abrège la consultation. A peine sorti de l’hôpital, je fumerai ma première cigarette. Pour remettre les choses à leur place. R. m’observe très amusé. Il a toujours cette tendresse dans les yeux, alors que commence un mois d’attente insupportable concernant son propre statut sérologique.

Il y a un avant et un après. Pourtant, pendant une longue année, je ne laisse rien m’atteindre. Mon meilleur ami m’écrit dans un mail : Pour moi, c’est comme si tu étais déjà mort. Il ne donnera plus signe de vie pendant cinq ans. La plupart de mes amis me quitte. Je quitte R. Tout affectif disparait de ma vie. Je suis licencié deux jours après m’être confié à une collègue, qui s’inquiétait de me voir affaibli. Sans le savoir, cette adversité me sauvera. Mes propres ressources humaines m’entrainent dans la création d’une entreprise, qui me fera renaitre. Je me reconstruis par le travail, dans le monde idéal du cabinet de conseil qui porte mes initiales. J’y rencontre surtout M., qui a l’âge de ma mère, que je ne vois plus depuis longtemps.

Les années passent et la vie revient, presque malgré moi. Début du traitement, ajustements, nouveau traitement. Le pire n’est vraiment pas là. Je découvre la sérophobie crasse. Elle ne cessera plus de me livrer bataille. Des mots, des gestes, des regards sont encore bien présents dans ma mémoire. Je ne les subirai pas. Pourtant, des années durant, je vois mon corps monstrueux. Je ne supporte plus d’être frôlé dans le métro. Je panique, même seul, quand je me coupe. Un jour, le Dr G., médecin bienveillant au nom bien mal porté, réussit, par des mots simples, à raviver une émotion éteinte depuis plusieurs années. Il évoque la sexualité, que je ne m’autorise plus depuis ma séropositivité. Pour la première fois, j’entends parler d’intransmissibilité. Comme un élan de vie supplémentaire. A l’affut d’une rencontre d’un soir, c’est sur F. que je tombe, un homme qui me soignera pendant trois ans. Il n’y aura pas de sexe mais tellement d’affection. Je lui dois d’avoir rallumé la dernière flamme.

Quand, enfin, je me sens debout, la tête et le cœur hauts, j’ai besoin de quitter Paris, comme pour laisser derrière moi ce si long chemin. Je choisis l’océan. Saint-Nazaire, que je ne savais même pas placer sur la carte. C’est un faux départ professionnel, que j’explose en m’exposant. La séropositivité révélée est une bombe sociale, surtout dans le milieu médical. Ultime paradoxe. Et pourtant c’est une libération ! Expatrié sans travail, j’ai l’impression que ma vie recommence. Je me découvre une passion pour le jardinage. Je passe mon permis bateau. J’apprends à nager ! Le soleil colore mon visage. C’est le printemps, j’ai 40 ans et je n’ai jamais été aussi vivant ! Et je tombe amoureux.

M. partagera ma vie pendant trois ans et demi. Un jour en novembre, il partira. Peu de choses lui auront été épargnées. Pour le moment il est là, face à moi. Je viens de lui dire, dans un sourire, que je suis séropositif. On est sur la plage. Il y a un peu de vent. Je viens de lui dire que je suis séropositif. Il reste un peu silencieux. Je ne vois pas de nuages dans son regard. Juste de la douceur. Avec lui, la séropositivité va être enfin renvoyée à sa place. Il était temps.

Elle gagnera quand même encore une bataille. La dernière ? Je fais le choix d’un incompréhensible retour en arrière : je m’obstine des mois durant à revenir dans la fonction publique et nous arrache de l’océan pour la haute montagne. M. s’enthousiasme alors que je suis déjà là-bas, maltraité par deux supérieurs hiérarchiques plus jeunes que moi, qui ne supportent pas les homosexuels. Du jour où ils apprennent ma séropositivité, ils ne veulent plus se trouver seuls avec moi dans la même pièce. Le harcèlement durera pendant des mois, jusqu’à ce que je tombe malade. Moi qui n’étais jamais malade … C’est vrai, depuis que je suis séropositif, je ne suis jamais malade ! La fonction publique, que j’avais fuie une première fois, est redoutable, surtout quand elle se venge. Malheureusement, je ne me rends jamais sans me battre.

Renoncer ce n’est pas accepter. Quelle sagesse dans cette phrase, que j’entends pour la première fois alors que je suis hospitalisé dans une clinique spécialisée. On devrait s’épargner les combats perdus d’avance. Quelques semaines auparavant, j’avais fait ma demande en mariage, plus amoureux que jamais. Sait-on combien les épreuves permettent de voir ce qui est essentiel ? L’essentiel, c’était M., ma joie de vivre avec lui, même par gros temps, cet amour si simple qui battait là, sous ma poitrine. Se sentir aussi vivant. M. dit oui, puis non. Faut-il ne pas se sentir en vie pour la fuir à ce point … M’en voulais-tu d’être plus vivant que toi ?

Le savais-tu seulement ? Je suis vivant. Je vis avec le VIH. Je vis (avec le VIH). Je suis vi(h)vant.

Les années ont passées. Le virus est là, si claquemuré qu’on a perdu sa trace. Indétectable. Je suis séropositif et bien portant, bien vivant, plus fort que jamais même. « Ta séropositivité, c’est ta force » m’avait dit un jour un très bel homme, alors que je le quittais. Il m’aura fallu du temps pour comprendre.

Ce qui est difficile quand on est séropositif, ce n’est pas le virus : il est réduit au silence. Ce n’est pas le traitement : qui ne prend pas un petit cachet tous les jours ? Ce n’est pas la maladie, car on n’est pas malade quand on est séropositif.

Ce qui est difficile quand on vit avec le VIH, c’est la phobie sociale qu’on nous renvoie, ce fantasme collectif qui exclut, discrimine, ségrégue, diabolise, déshumanise les personnes séropositives. C’est « la réaction des gens ».

Il est temps que cela change.

Je ne raconte pas mon histoire pour me victimiser. Je suis bien davantage un combattant.

Je ne raconte pas mon histoire pour la gloire. Je suis comme votre fils, votre frère, votre ami, votre voisin, votre collègue, votre amant peut-être : je suis un homme ordinaire et je le resterai.

Je ne raconte pas mon histoire pour parler au nom de tous les séropositifs. Chaque histoire est différente. Je ne parle jamais que de moi, comme d’autres l’ont déjà fait, et d’autres, je l’espère, le feront encore.

Si l’on raconte, chacun, notre histoire, ce n’est que pour sortir de l’ombre sociale, incarner une vie qui vaut bien une autre, ni plus ni moins. Se montrer vivant. Au grand jour. Vi(h)sible.

 

8 commentaires sur “[1] Philippe, 44 ans, vi(h)vant vi(h)sible.

  1. Magnifique ton récit et quel courage tu as eu! Tu dois être lors du commun et j’aimerais bien te connaître . En tous cas je te félicite d’avoir réussi à garder le moral et la tête haute pendant tous ces coups durs! Je t’embrasse très fort … et peut être une fois une rencontre passionnante!
    Eric

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  2. Félicitations pour ton témoignage qui m’a émue. J’ai toujours autant de mal à réaliser à quel point les gens peuvent être c… Je comprends l’ignorance et la maladresse mais pas la méchanceté.
    Je te souhaite que ton blog, comme celui de Parcours Positif, soit un succès et qu’il soit le porte drapeau de l’espoir !

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  3. Bravo. Bravo de réussir à partager ton histoire, la maladie effectivement est connue par son nom mais personne n’y connait rien. Bravo pour ce parcours rempli de courage. Mais surtout merci de parler au nom de ces personnes qui n’y arrive pas. Ton récit est rempli d’espoir. Je te souhaite de la réussite, mais surtout beaucoup d’amour.

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  4. Je te remercie beaucoup pour ton témoignage. C’est difficile de découvrir tout seul, de vivre avec, je le comprends parfaitement bien. L’importance, c’est qu’on transforme la difficulté en quelques choses positives et tu as réussi.
    Bises.
    P.B.V.T

    Aimé par 1 personne

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